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Arrêtez de dire aux jeunes femmes de votre équipe qu’elles sont « fraîches »

Hier, j’animais une séance de co-développement pour une équipe de Learn Assembly, entreprise spécialisée dans la formation. Moyenne d’âge de l’équipe : 28 ans. 10 jeunes femmes autour de la table. Pour ceux qui ne sont pas familiers des techniques d’intelligence collective, sachez que le « co-dév » est une approche qui mise sur le groupe et les interactions entre les participants. Une personne partage une situation professionnelle problématique et ses pairs vont l’aider à avoir une meilleure compréhension de la situation. Bien plus qu’une simple méthodologie de résolution de problèmes, le co-développement permet aux participants d’apprendre à aider et à être aidés. Au fur et à mesure, les participants affinent leur capacité de questionnement, apprennent à s’écouter, à formuler des suggestions, etc. Bref, c’est bien utile et on devrait en faire plus souvent !


Pourquoi je vous parle de cela ? Parce que ces jeunes femmes m’ont bluffée. Je ne suis pas beaucoup plus âgée qu’elle (j’ai 32 ans), mais j’ai quelques séances de co-développement derrière moi. Je sais à quel point la qualité de l’expérience repose sur la capacité des participants à se « décentrer », à faire preuve d’ouverture et d’analyse. Pour la plupart d’entre elles, c’était un premier essai et la maturité de leurs réflexions, la qualité de leurs interactions m’ont épatée.


Au fond, je n’étais pas vraiment surprise parce que des jeunes femmes de cet acabit intellectuel, j’en ai croisées un paquet depuis que je travaille. Or, en entreprise, ces jeunes femmes sont souvent ramenées à deux choses : 1° leur condition de jeune 2° leur condition de femme.


Je m’explique. Quand vous êtes jeune, vous n’êtes pas légitime. Vous apprenez, vous manquez d’expérience, certes. Pour autant, vous êtes capables d’avoir un point de vue sur une organisation, une façon de faire, de faire preuve de pensée critique. Mais, il arrive qu’on ne vous prenne pas au sérieux précisément parce que vous avez moins de 30 ans.


Je ne suis pas en train de faire l’apologie du « jeunisme », croire que tout ce qui vient de « la bouche d’un jeune » serait par essence plus innovant ou « disruptif » est tout aussi ridicule. Être jeune n’est pas un gage d’innovation. Comme ce n’est pas un gage de candeur.


Et quand vous êtes une femme, alors là c’est double peine.


Au mieux on vous parle de votre physique (tous les matins, on commente votre tenue), au pire on vous place dans la position « d’éternelle seconde ». Quand on ose mettre le sujet sur la table, on passe pour la rabat-joie de service « ooooh tu nous gonfles avec ton prisme féministe ». On fait comme si ces situations de sexisme ordinaire n’existaient pas. Alors, oui il y a du mieux, mais honnêtement, il y a encore du boulot.


Pour rappel, le taux de femmes à des positions de senior management s’élève à 24% en 2018 [i]. Plus on s’élève dans la hiérarchie, plus le nombre de femmes fond comme neige au soleil. Concernant la mixité des métiers, « on n’est pas rendu » comme dirait l’autre. Seuls 17% des métiers sont mixtes et près de la moitié des femmes (47%) se concentre sur les métiers du « care » (aides à domicile, infirmières, institutrices…) [ii]. Comme si elles avaient intériorisé le « réflexe de servir ». L’essayiste Mona Chollet explique très bien ce phénomène dans son dernier opus « Sorcières, la puissance invaincue des femmes »[iii] « Même quand elles disposent des moyens d’embrasser une profession prestigieuse ou un métier créatif, un obstacle psychologique, ou le manque d’encouragements de l’entourage, peut les retenir de se lancer. Elles préféreront alors vivre leur vocation par procuration, en jouant les conseillères, les « petites mains » ou les « faire valoir » pour un homme admiré, ami, employeur ou compagnon ».


Jouer les « petites mains » : se coltiner tout le travail dans l'ombre pour que votre collègue ou votre boss en récolte tous les lauriers, cela vous dit quelque chose ?


Un ami, co-fondateur d'entreprise, me confiait récemment qu’il avait souvent été confronté à cette situation où, par habitude, on attend de l’homme qu’il prenne les décisions, qu’il soit garant d’une certaine forme d’autorité : « en rendez-vous client, quand il s’agit de s’adresser au CODIR ou d’émettre un avis tranché, on se tourne vers moi et ma collègue n’est plus considérée ». Comme si votre légitimité se mesurait à l’aune de votre barbe.


Je ne suis pas en train de dire que le monde de l’entreprise est peuplé d’affreux sexistes sans vergogne. Mais ces situations arrivent plus souvent qu’on ne le croit. Et d’ailleurs, elle ne sont pas toujours le fait d’hommes (mais ça c’est un autre sujet). Cela évolue dans le bon sens et j’ai de plus en plus de collègues qui, conscients des situations de sexisme ordinaire (manspleaning , maninterrupting, etc) sont extrêmement attentifs et prennent soin de l’égalité dans les relations.


Un dernier exemple qui continue de m'interpeller… Lors d’entretiens, mes amies et moi avons souvent été confrontées à ce retour de la part d'un N+1 « ce qu’on apprécie chez toi c’est ta fraîcheur ! ». Alors merci Jean-Pierre mais ma « fraîcheur » ne dit rien de ma compétence professionnelle. Est-ce que je te dis moi à l’inverse que tu es « moisi » ? Non. Non seulement parce que cela serait très mal venu, mal poli et surtout un poil discriminant. Et bien, c’est pareil.


Cette manie de systématiquement ramener les femmes à leur âge, dans un sens comme dans l'autre d'ailleurs, est délétère. Dans "Sorcières", Mona Chollet y consacre un fabuleux chapitre * et remarque que "ce qui semble rédhibitoire dans l'âge d'une femme, c'est l'expérience". Trop ou pas assez, finalement, il y a toujours un problème...


Les jeunes femmes de vos organisations ne sont ni meilleures, ni moins compétentes que les autres collaborateurs. Elles méritent les mêmes encouragements et des feedbacks de même nature que le reste des équipes. Si elles font preuve de pensée critique, ce n’est pas dû à la « fougue » de leur jeunesse, mais bien parce qu’elles ont un cerveau qui fonctionne. Et cela, c’est une bonne nouvelle pour tout le monde.




[i] Chiffres issus de l’étude « Women in Business » qui dresse le panorama du leadership féminin dans le monde. https://www.eveprogramme.com/37429/etude-grant-thornton-leadership-feminin/


[ii] « Répartition femmes/hommes par métiers" étude de la DARES 2013


[iii] « Sorcières, la puissance invaincue des femmes », éditions La Decouverte, 2018


* "L'ivresse des cimes"

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