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Revaloriser les métiers du care et œuvrer pour plus de mixité

La crise du COVID a braqué la lumière sur des métiers auxquels on ne prêtait pas suffisamment attention. Caissières, livreurs, techniciens, infirmières : pour eux, pour elles, ni télétravail, ni chômage partiel. Pour que la société continue de tourner, on n’a pas pu faire sans ceux que l’on a nommés les « premiers de cordée ».


Cette crise remet au cœur des débats la question de l’utilité commune des métiers. Force est de constater que toute une partie de ces travailleurs demeuraient « invisibles » avant la crise. Parce qu’ils livrent les produits à l’aube ou qu’ils veillent nos malades la nuit, on ne les voyait pas. Ou peut-être qu’on ne voulait pas les voir.


Notre société de services - toute tendue vers la satisfaction immédiate de nos besoins – s’est construite sur la négation de la notion de dépendance. Le discours libéral, si prompt à glorifier le mythe de l’individu « entrepreneur de soi » a tenté de nous faire croire que nous étions seuls responsables de notre bien-être. Or, surprise ! Nous sommes dépendants de toute une myriade d’individus qui prennent en charge notre quotidien. Et en première ligne : des femmes.


Stop au mystique, place à la mixité

On ne va pas tourner autour du pot. La majorité des métiers du « care » - au sens de « prendre soin » - sont occupés par des femmes. Petite piqûre de rappel : en France, 87% des infirmiers sont des infirmières, elles sont 91% chez les aides-soignantes, 97% chez les aides à domicile, 99% des assistantes maternelles. C’est ce qu’on appelle les métiers « à prédominance féminine ».


Cette sur-représentation des femmes s’explique en partie par tout un système qui assigne les jeunes filles, dès la naissance, à prendre en charge la sphère domestique et le bien-être des autres. L’historienne Michelle Perrot rappelle qu’il ne faut pas non plus oublier le poids de la religion : dans l’inconscient collectif, on assimile le soin au dévouement des religieuses qui oeuvraient dans les hospices…et donc in fine, à du travail gratuit.

La rhétorique de l’héroïsation, largement relayée ces dernières semaines, ne dit pas autre chose. A force de mettre en avant la notion de « sacrifice », on enferme ces femmes qui travaillent à l’hôpital ou dans les EHPADs dans le costume « d’héroïnes de guerre ». Et une héroïne ça ne se bat pas pour améliorer ses conditions de travail. Une héroïne ça vous sauve et ça ne demande pas d’augmentation de salaire. Mais peut-on raisonnablement penser revaloriser les métiers du « care » si on conserve ce registre de l’abnégation et du don de soi ?

Pense-t-on vraiment susciter l’intérêt des plus jeunes et, soyons fous, des hommes, en ayant recours à ce lexique quasi mystique ?


Les métiers du care, des métiers d’avenir

Le COVID nous a fait prendre conscience que nous étions tous vulnérables. Personne n’est à l’abri de la maladie. Et tout le monde vieillit. De fait, la conclusion semble logique : les métiers du « care » sont les métiers d’avenir. Nous aurons tous de plus en plus besoin des autres. Mais pour promouvoir ces métiers, il faut commencer par les revaloriser. Soyons honnêtes, qui a envie de travailler 35H/ semaine, parfois la nuit, en respectant des cadences qui ne cessent de s’accélérer et tout ça pour un peu plus d’un SMIC ? Il faudra évidemment identifier des leviers pour réduire la pénibilité et se pencher sur la question du salaire. Mais la revalorisation ne pourra pas passer uniquement par des considérations financières.


Il nous faudra aussi opérer un profond changement culturel pour rendre ces métiers attractifs, et encore plus auprès des hommes. C’est tout notre système de valeurs qu’il faut requestionner. Ces 15 dernières années, les entreprises et les politiques ont promu la mobilité verticale des femmes : il fallait plus de femmes aux postes de direction. Puis, on s’est attaqué à la mobilité horizontale : l’objectif était de féminiser les métiers de la tech et de l’ingénierie. Evidemment, c’était nécessaire et ces combats sont encore légitimes. Mais on peut aussi se demander pourquoi on a commencé dans ce sens ? Parce que ces métiers liés à la technique jouissent d’une renommée sociale. Dans toutes les familles, on est fier de dire que la petite dernière a intégré l’école des Mines. S’en vante-t-on autant quand le cadet choisit de devenir orthophoniste ? Les métiers du « care » sont peu valorisés parce que moins bien payés…et inversement.

L’artisanat et les métiers de bouche ont bien réussi leur transformation sur l’échelle de la « hype », ne pourrait-on pas imaginer une révolution de l’attractivité du « care » ?


Mais comment faire concrètement ? 3 pistes d’action :


  • Reconnaître les compétences spécifiques mises en œuvre dans les métiers du soin : L’économiste Rachel Silveira est formelle : pour pouvoir revaloriser les métiers encore faut-il pouvoir les comparer. Pour cela, il faut spécifier les compétences requises, la technicité et les responsabilités. Discuter avec une personne âgée avant de lui faire sa toilette et repérer des changements de comportement, c’est une compétence relationnelle, ce n’est pas inné. Expliciter les compétences permettrait d’appliquer le principe « d’équité salariale » : à travail de valeur égale, salaire égale. En appliquant ce principe (obligatoire au Québec depuis 20 ans), il est possible de comparer des métiers de secteurs différents (ex : une infirmière et un technicien électricien).


  • Continuer à déconstruire les mythes de la masculinité : rien de neuf sous le soleil, tout passera par la conscientisation des normes et la sensibilisation. Entretenir des récits comme « un garçon ne pleure pas et ne parle pas de ses émotions » n’aidera pas la génération de jeunes hommes qui vient à se projeter dans les métiers du « care ». C’est aussi un profond changement que de considérer que le soin et l’empathie ne sont pas une histoire de « bons sentiments »…réservées aux femmes.


  • Donner la parole aux premières concernées ! Ces dernières années, on a vu fleurir dans les médias les témoignages d’heureux ébénistes ou cuisiniers reconvertis. Ne pourrait-on pas mettre davantage en lumière le quotidien des salarié.e.s du « care » ? En insistant sur le fait que ces métiers allient deux dimensions : certes, ils sont utiles aux autres mais ils sont aussi utiles pour soi au sens où ils peuvent être source d’épanouissement et de joie.


Le « care » serait-il le rempart à la profonde crise de sens qui traverse le monde du travail ? On peut l’espérer. Mais pour que ces métiers attirent – tant les femmes que les hommes – on ne pourra pas continuer à les payer en applaudissements.

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