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Connemara, un roman à la croisée du social et de l'intime

« Leurs enfants après eux » m’avait déjà tourneboulée, mais alors là Nicolas Mathieu monte d’un cran. Dans « Connemara », l’auteur continue d’observer le monde tel qu’il est, avec un regard acerbe sur le monde du travail et une tendresse infinie pour ses personnages.


Hélène a grandi dans une petite ville de Moselle. Au lycée, elle était forte en maths, bosseuse, pleine d’ambitions. A l’inverse de ses parents, elle ne voulait pas d’une « petite vie », elle voulait quitter son pavillon et changer de milieu. Prépa, école de commerce, cabinet de conseil. La sainte-trinité de la « réussite », croit-elle. A quarante ans, elle semble tout avoir. L’appartement d’architecte, un mari friqué, deux enfants et des vacances hautement instagrammables. Pourtant, quelque chose coince. Elle sent bien que son boulot n’a pas de sens, pire, qu’il est délétère. Elle quitte Paris et retourne vivre à Nancy, avec sa famille sous le bras. Christophe, lui, n’a jamais quitté Cornécourt, ce petit village des Vosges qui vibre à l’unisson lors des matchs de hockey. A l’époque, ces prouesses sur la glace et sa carrure de beau-gosse faisaient tourner les têtes de toutes les jeunes filles du coin. Aujourd’hui, il vend de la bouffe pour chiens, il vit avec son père et son fils, une vie plutôt pépère, avec son lot de petits plaisirs et tracasseries. Hélène et Christophe vont se recroiser.


Pour le reste de l’intrigue, laissez-vous emporter par le style de Nicolas Mathieu. Mais je préfère vous prévenir, il vous sera difficile de vous concentrer sur autre chose une fois que vous aurez commencé le roman. Le travail, par exemple, n’y pensez-pas, vous bâcleriez tout, trop pressé de retourner voir ce qui se passe du côté de Cornécourt. Et si vous avez le malheur de travailler régulièrement sur powerpoint, il est très probable que vous éprouviez des accès d’angoisse (ou de joie, c’est selon) à la lecture de certains passages du livre. Tout ça risque fort d’achever de vous convaincre de démissionner.


C’est que Nicolas Mathieu n’y va pas de main morte. Il pose un regard affuté – et bluffant de réalisme – sur le monde du conseil. Fustigeant tour à tour la néo-langue managériale qui s’infiltre partout (l’entreprise, les collectivités locales…), les posts ridicules sur Linkedin où tout le monde cherche à se faire mousser, les soirées de noël qui dérapent et cette obsession pour l’efficacité qui gangrène le monde du travail jusqu’aux programmes politiques.

« A tout juste trente ans, le mec avait bossé dans deux des plus gros cabinets de conseil de la place, reçu des awards pour un truc innovant et fait un passage éclair au Ministère de l’Environnement. A part ça, sur son profil, il se contentait de partager des articles inspirants où il était question des réalisations de ses potes, de la gestion des ressources humaines par l’empathie ou de sauver le climat grâce à la bienveillance ou la RSE. »


Nicolas Mathieu ne se moque pas seulement des postures de l’open-space et de cette pitoyable comédie jouée en costumes Fursac, il critique aussi les conséquences bien réelles de la pensée néo-managériale. « Ainsi, selon les saisons, on se convertissait au lean management ou on s’attachait à dissocier les fonctions support, avant de les réintégrer, pour privilégier les organisations organiques ou en silos, décloisonner ou refondre, horizontaliser les verticales ou faire du rond avec des carrés, inverser les pyramides ou rehiérarchiser sur les cœurs de métier […] intensifier le reporting ou instaurer un leadership collégial ». Hélène n’est pas dupe, et même si elle affiche un talent certain pour repérer les dysfonctionnements d’une organisation, elle est bien consciente qu’après son passage et les multiples "plans de transformation" voulues par les directions, les salariés ne savent plus vraiment où ils habitent et sont en proie aux maux de l’époque : perte de repères et de confiance en soi, désillusions quant aux luttes collectives... une forme de résignation sourde qui fait beaucoup de dégâts.


La boîte d’Hélène se fait du blé sur le dos des collectivités et se frotte les mains à l’idée des grandes réformes censées « fluidifier » et « simplifier » la vie publique. Aussi, Nicolas Mathieu nous livre quelques passages savoureux sur les projets complètement hors-sols déployés à coups de slides : « Inventer une région, il fallait quand même être gonflé, et ne rien comprendre de ce qui se tramait dans la vie des gens, leurs colères alanguies, les rognes sourdes qui couvaient dans les villes et les villages, tous ces gens qui par millions, le nez dans leur assiette, grommelaient sans fin, mécontents d’être mal entendus, jamais compris, guère respectés, et se présumaient menacés par les fins de mois, les migrations et le patronat, grignotés depuis cinquante ans facile dans leurs fiertés hexagonales et leurs rêves de progrès. Aller leur foutre le Grand Est pour règlement des problèmes, les mecs osaient tout. »


Nicolas Mathieu est un orfèvre du social. Il observe et rend compte de ce qui se trame dans les lieux de pouvoir avec une précision saisissante. En cela, le roman fait écho au livre-enquête "Les infiltrés" de Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre qui dénonce l'emprise des cabinets de conseils sur l'Etat.


Mais là où Nicolas Mathieu vous retourne comme une crêpe, c’est quand il se penche sur l’intime. Dans « Leurs enfant après eux », il racontait déjà les amours adolescentes, le feu du désir qui vous fait dérailler le cerveau, les envies de liberté, l’âge ingrat où tout semble possible. Dans « Connemara », on retrouve ce formidable talent pour décrire les espoirs adolescents, mais aussi, les renoncements, les paradoxes et les inévitables compromis qui caractérisent l’âge adulte.


Il excelle lorsqu’il pointe les interstices où se nichent les différences de classes sociales. Les modes de vie, la façon de parler (ou de ne pas parler), de s’habiller, de manger ou de passer ses vacances. Quand Hélène pense à son père, elle parle de « l’homme cocotte -minute par excellence, emmagasinant tout jusqu’au jour où ça pétait ». Son mari, Philippe, était au contraire, à l’aise avec les mots, il possédait cette assurance caractéristique des gens bien-nés « il suffisait de voir dans les oraux quand elle était étudiante, comment ils s’en sortaient, à l’esbrouffe, à l’assurance, parce que depuis l’enfance ils avaient été vénérés et convaincus que l’état des choses était de leur côté. »

Ayant moi-même grandi en province - à Wormhout, une petite ville à 20 bornes de Dunkerque - ayant échoué dans le conseil après une prépa lettres et une école de commerce, je me suis un peu retrouvée dans le personnage d’Hélène. Des Philippe, j’en ai croisé une palanquée. A l’EDHEC de Lille, je me souviens nettement d’une scène où un vendredi, j’essaie de faire ami-ami avec un Charles-Edouard quelconque. Il me demande où je passe le week-end, je lui réponds que je rentre à Wormhout. Il rétorque « Noirmout ? Génial ! Moi aussi j’ai une maison de vacances là-bas ! ». Je lui dis qu’il a dû mal comprendre, je ne parle pas de Noirmoutier, mais de Wormhout, à 60 km d’ici. Il semble sceptique. Mal à l’aise, je tente une explication confuse, « mais si Wormhout, tu sais, c’est à côté de Bergues, la ville où on a tourné Bienvenue chez les Ch’tis, même si bon en fait ça n’a rien à voir. Bergues, historiquement c’est flamand ». Les ch’tis. Les flamands. Dany Boon. Je l’avais définitivement perdu. A l’époque, c’était la seule façon que j’avais trouvée pour aider mes interlocuteurs à situer ma ville sur une carte. On ne m’y reprendrait plus.


Ces Philippe-là, qui ne déboursent jamais un sou pour une maison de vacances, je les retrouverais finalement quelques années plus tard, à Paris. Au détour de soirées mêlant consultants, journalistes, ou urbanistes, je me rendrais compte que cette faune de trentenaires qui, après une grande école, songent à se reconvertir, est finalement peuplée d’Hélène qui se sentent le cul entre deux chaises. On jurerait que Nicolas Mathieu les a côtoyées personnellement.


Sans jugement, il raconte aussi bien les atermoiements des « transfuges » - pour utiliser un mot à la mode – que les vies plus modestes où les vieux potes forment un clan insubmersible, où le travail est soumis aux mêmes cadences infernales et où l’on se détend avec une bière dans le jardin.


Bref, que vous aimiez ou non le tube de Michel Sardou, « Connemara » est un grand roman. Et Nicolas Mathieu, un grand auteur. De ceux qui vous clouent au sol par son sens du détail, la force de son style, son regard lucide sur la société et les individus. Une sorte de Flaubert de l’open-space et des départementales.


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