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"Transfuges de classe" ou l'illusion méritocratique

« On est toujours le snob de quelqu’un d’autre, mais quand on est le snob de ses propres parents c’est plus délicat » lâche Pascaline Bonnet, attachée de production à France Culture et fille de Marie-Claire Bonnet, peintre en bâtiment. Pascaline est, selon le terme consacré, une « transfuge de classe », elle évolue aujourd’hui dans un milieu social dont les niveaux de vie et les codes culturels sont très éloignés de ceux de son milieu d’origine. Le journaliste Adrien Naselli a enquêté sur ces « transfuges » et en a tiré un essai piquant « Et tes parents ils font quoi ? Enquête sur les transfuges de classe et leurs parents ». Dans ce livre, on découvre l’histoire familiale d’une dizaine de personnalités – connues et moins connues - du monde politique, journalistique et artistique. Sans surprise, ce récit choral nous rappelle à quel point le mythe de la « méritocratie à la française » a du plomb dans l’aile.


Etant donné mon goût pour la sociologie - et ma tendance à lire le monde par le prisme des classes sociales – j’ai lu cet essai en quelques jours. En donnant la parole aux parents des « transfuges », Naselli enrichit encore la compréhension de ce phénomène sociologique qui semble être une passion collective en France. Le journal le Monde remarquait qu’en cette rentrée littéraire, pas moins de 3 ouvrages abordaient la question ! A croire que plus l’imperméabilité entre les classes sociales est grande, plus on se passionne pour le parcours des « transclasses ».

La France, une société d’héritiers


Même si les médias raffolent du personnage du « transfuge » (quoi de plus excitant et vendeur qu’un.e artiste, politique ou entrepreneur.e qui s’est sorti.e de son milieu d’origine à la seule force de sa volonté ?), il faut rappeler que la France est une société profondément inégalitaire. Selon l’OCDE, il faut 6 générations pour qu’un descendant d’une famille pauvre atteigne le revenu moyen (les « transfuges » ne courent pas les rues, donc). Notre système scolaire est un des plus inégalitaires au monde et les chiffres de la « diversité » au sein des grandes écoles finissent d’achever la démonstration : 1,9% d’enfants issus de milieux défavorisés au total , 6% d’enfants d’ouvriers et d’employés à l’ENA (contre 20% en 1998).


Plus vos parents ont fait des études supérieures, plus vous aurez vous-même la chance d’être diplômé.e. C’est d’ailleurs ce critère que choisit de retenir Adrien Naselli pour définir le concept de « transfuge de classe », « les transfuges sont les enfants dont les parents n’ont pas fait d’étude ». Il insiste sur ce point en expliquant qu’il ne suffit pas d’être un « provincial monté à Paris » pour se définir comme « transfuge ». Il souligne ironiquement la mode actuelle qui consiste à « prolétariser » ses origines pour se distinguer des élites « réévaluer ses origines à la baisse est devenu un sport de combat ». A l’ère du storytelling généralisé, les politiques ou les artistes aiment convoquer la mémoire de leurs grands-parents « ouvriers ou paysans » pour insister sur leur propre mérite. Or, pour Naselli, ces discours sont de mauvaise foi : « ce qui compte c’est le métier de vos parents. C’est ce qui structure votre imaginaire, ce qui détermine votre champ des possibles, vos pratiques culturelles…» affirmait-il, à juste titre, sur le plateau de C ce soir.


Les diplômes, ces nouvelles « lettres de noblesse »


Le rapport aux études est en effet structurant dans les trajectoires familiales et sociales. Le sociologue Didier Eribon précise « bien des conflits qui existent entre une génération et une autre sont liés à une fréquentation plus ou moins longue de l’école. Elle implique un rapport au langage, à la culture, à la politique et aux autres tout à fait différents. ». Celles et ceux qui ont accès aux études supérieures (et perçues comme prestigieuses) sont d’abord les enfants dont les parents savent décrypter les méandres de l’orientation à la française. A ce propos, le livre regorge d’anecdotes où les parents semblent ne pas saisir la teneur stratégique des choix de leurs rejetons. Ainsi lorsque Michel Rose, fils d’agriculteur devenu correspondant à l’Elysée de l’agence de presse Reuteurs, raconte son intérêt pour Sciences Po, il se souvient de l’incompréhension de son aïeul « Mon père m’a dit « mais Sciences Po c’est quoi, ça veut dire quoi, tu veux devenir président de la République ? » »


Pour autant, bien qu’occupant des métiers différents (agriculteur, femme de ménage, chauffeur de taxi…), les parents des transfuges interviewés dans le livre ont un point commun : en matière d’éducation, ils « serraient la vis » et vouaient un respect certain pour l’école. « Maman nous disait « dans la vie tu as deux solutions, soit tu bosses beaucoup maintenant, soit tu bosses beaucoup plus tard » » rappelle Requia, la grande sœur de Youssef Badr, fils d’immigrés marocains, aujourd’hui magistrat.

De fait, pour ces parents, le plus important était que leurs enfants aient un emploi stable. La stabilité financière compte largement plus que le prestige du diplôme. Là où chez les « bien-nés », la réputation d’une école compte énormément (puisqu’elle vous suit presque toute une vie !), au sein de ces familles modestes, le graal reste le CDI qui vous mettra à l’abri du besoin.


Enfin, le rapport au métier et au travail au sens large est aussi différent selon d’où on se situe dans l’échelle sociale. Au sein de ces familles populaires, un métier prestigieux – qui a du sens dirait-on aujourd’hui – est d’abord un métier qui sert la communauté. Ainsi Youssef Badr raconte que sa mère aurait préféré qu’il devienne « médecin ou avocat » plutôt que « magistrat », qui, selon elle, consiste essentiellement à « mettre les gens en prison »...


L’audace, le privilège des bien-nés


Les témoignages de ces familles recèlent un autre trait commun « le désir de ne pas se vanter ». En effet, plusieurs parents parlent de l’importance de la pudeur, qui peut se confondre avec la volonté de « ne pas faire de vagues ». « Chez nous aussi, tenir sa langue était de rigueur pour éviter les conflits », confesse Adrien Naselli lui-même. Dans ces familles - exceptées celles d’Aurélie Filippetti et de Rokhaya Diallo où « l’on parlait politique à table » - on ne développe pas le goût pour la controverse. Or, dans un pays comme le nôtre, où le trait d’esprit est si bien vu, où l’art oratoire est tellement mis en avant dans les parcours scolaires, on peut aisément comprendre que les épreuves orales des concours favorisent d’abord les « bien-nés ». Et cette différence a des conséquences tout au long des carrières !


A l’ère des « métiers-passion » où il faut savoir se vendre pour exister, où la concurrence est rude, mieux vaut ne pas avoir de problème existentiel avec le fait de « se mettre en avant » rappelle Adrien Naselli. « Mes parents, eux n’osent pas trop. Demander de l’eau au restaurant quand le serveur ou la serveuse a oublié la carafe leur semble déjà une expérience osée » avoue le journaliste. L’anecdote pourrait faire sourire, sauf qu’elle dit tout d’un rapport à l’audace et plus largement à la parole. Les transfuges de classe soulignent tous le décalage de codes culturels auquel ils sont confrontés lorsqu’ils accèdent aux milieux aisés, et ce qui leur saute aux yeux c’est cette capacité (avérée ou supposée) des enfants des classes supérieures à « être à l’aise partout ».


Dans mon parcours, j’ai aussi été frappée par ce « cela-va-de-soi social » dont parle l’auteur. Je ne suis pas à proprement parler une transfuge de classe puisque je suis fille de prof - je le précise par souci d’honnêteté intellectuelle comme l’exige Adrien Naselli ! - mais j’ai pu constater à maintes reprises le fossé culturel qui existait entre Paris et Dunkerque (dans mon cas) et plus largement entre la classe moyenne et une certaine aristocratie francilienne. C’était évidemment frappant en école de commerce mais ça l’était encore plus lors des premiers stages dans les entreprises du CAC 40. D’ailleurs, Naselli n’a pas interviewé de « transfuge de classe » évoluant aujourd’hui dans le monde de la finance, de la publicité ou de l'industrie (il s'est concentré sur les milieux médiatiques et artistiques où les parcours de ces transfuges ont moins de mal à être valorisés). J’aurais aimé qu’il le fasse car le monde de l’entreprise n’est pas épargné - loin de là - par les mécanismes de reproduction sociale. Pour avoir côtoyé plusieurs collègues qui faisaient cette expérience de "transfuge" au sein de leur environnement professionnel, je sais à quel point les rapports de classe peuvent sous-tendre les relations au travail. Taraudés régulièrement par un "sentiment d'imposture", ils avaient le sentiment de ne pas être à leur place et se trouvaient désorientés face à certains codes sociaux qui se révélaient essentiels pour grimper dans la hiérarchie (la façon de s'exprimer, les références culturelles, le réseau, etc).


Les grandes entreprises, l’autre théâtre d’un entre-soi social


La sociologie a déjà largement démontré que les processus de recrutement en France ne favorisaient pas l’ouverture sociale. Les personnes en responsabilité étant majoritairement diplômées de grandes écoles (X, Centrale, HEC, Sciences Po…), elles privilégient les candidatures qui leur ressemblent. Cela fait des années que des associations comme Mozaïc RH ou Atout Jeunes Universités œuvrent pour favoriser la diversité sociale et économique en entreprise, mais le travail est loin d’être terminé. Le « plafond de verre » que connaissent les femmes existe aussi bel et bien pour les jeunes issus des classes populaires. Au sein des services RH, les préjugés vis-à-vis de l’université publique ont la vie dure, et même si l’on trouvera toujours des exceptions, les grandes entreprises (et certaines start-ups qui se veulent « inclusives ») continuent de favoriser les étudiants de grandes écoles qui maîtrisent leurs codes : la capacité à être à l’aise à l’oral et à « se vendre ».


Je vous épargne ici les discours convenus sur l’intérêt de la diversité sociale dans les équipes (mixité des points de vue, empathie, créativité…) mais il est utile de rappeler que l’illusion méritocratique sévit aussi dans les entreprises et encore plus largement dans le monde de l’entrepreneuriat. Pour vous en convaincre, retournez-vous et demandez à votre voisin de bureau (ou sur Teams) : et tes parents, ils font quoi ?

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